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  • Photo du rédacteurJeanne Roy

Liberté d'expression pour les pleurs!

Une nouvelle de Line Marquis



Dans le petit boisé près de la rivière, toute la famille des pleurs s’était donné rendez-vous pour établir un plan d’action : Cœur gros, Petits et Gros sanglots, Chaudes Larmes et toutes ses sœurs, accompagnées bien sûr de leurs émotions.


Réunis autour d’une table à pique-nique, l’atmosphère de la rencontre ne prêtait pas aux réjouissances, loin de là. La discussion, bien qu’animée, était souvent suspendue. À tour de rôle, chacun faisait valoir son point de vue mais devait s’arrêter pour renifler, s’essuyer les yeux ou se moucher à qui mieux mieux.


En respectant leur rythme, ils finirent par s’entendre. Cœur gros fut élu à l’unanimité comme porte-parole pour défendre leur cause.


Un bon matin, ils se présentèrent tous à la Cour, fiers et déterminés. Deux juges à la mine sévère y siégeaient ce jour-là.


Cœur gros amorça son plaidoyer tout de go :

- Madame, monsieur les juges, je suis le représentant de la famille des pleurs. Je viens demander…


À ces mots, sa gorge se noua. Petits et Gros sanglots se joignirent à lui pour le soutenir. Plus moyen de parler.


- Voyons! Dit la juge. Calmez-vous, ça va bien aller. Poursuivez!


Vulnérable comme jamais auparavant, Cœur gros ravala son stress. Petits et Gros sanglots retournèrent s’assoir dans la salle.


- Désolé, votre honneur! Je disais donc qu’en tant que représentant de la famille des pleurs, je viens demander rien de moins que...


Pauvre Cœur gros! Il s’étouffa à nouveau avant de finir sa phrase. Larmes de peur et Larmes de colère se rapprochèrent de lui pour l’encourager.


- Voyons! Dit le juge. Cessez de pleurer! Parlez! Vous venez demander rien de moins que quoi au juste?


Cœur gros mobilisa son stress cette fois et s’affirma à voix haute : NOTRE LIBÉRATION!


Toute la salle se leva pour applaudir chaleureusement son représentant, Larmes de joie plus fort que les autres.


La juge empoigna son marteau et frappa plusieurs coups sur le bloc de bois : Tac Tac Tac! Silence dans la salle!


Stimulé par l’énergie de sa famille, Cœur gros reprit la parole en s’excusant de tout ce brouhaha.


- C’est bien! Poursuivez, dit le juge!


- Je viens demander notre libération parce que nous n’avons pas droit à la liberté d’expression!


À nouveau, toute la salle explosa d’émotions, sifflant, chantant, sautant, dansant et surtout pleurant. C’était un peu, pour vous dire franchement, un véritable cafouillis.


La juge empoigna son marteau et frappa plusieurs coups sur le bloc de bois : Tac Tac Tac! Silence! Tac Tac Tac! Silence ou je fais évacuer la salle!


Cœur gros avait trouvé les mots justes, ses amis le lui avaient bien fait comprendre. Il leur fit signe en un clin d’œil de le laisser continuer.


- Désolé votre honneur. Si vous permettez, j’aimerais faire venir des témoins.


- Allez-y, poursuivez, dit le juge!


- J’appelle à la barre Larmes de peur, Larmes de peine et Larmes de douleur. Madame de peur, dites à la Cour le traitement que vous subissez.


Elle se mit d’abord à trembler, puis à hoqueter des mots complètement inaudibles.


- Je n’entends rien, dit la juge. Cessez d’avoir peur, personne ici ne va vous manger!


Larmes de peur marmonna que le commentaire de la juge était un bon exemple de cas vécus. Puis, l’air craintif, elle retourna à sa place dans l’assistance.


- Madame de peine, continua Cœur gros, dites à la Cour ce que vous vivez!


Elle pleura avec Chaudes Larmes pendant une longue minute. Trop longue aux oreilles des juges.

Les yeux au ciel, le juge lança : c’est répétitif à la fin et ça devient lassant! Au suivant!


L’air penaud, Larmes de peine retourna s’assoir dans l’assistance.


- Madame de douleur, enchaîna Cœur gros, en espérant un meilleur témoignage. À votre tour maintenant!


Le visage crispé, la respiration saccadée, elle essaya d’argumenter mais sans succès.


- Montrez-nous où vous avez mal, dit la juge.


Elle leva son pantalon jusqu’au genou.


- Voyons donc, ce n’est rien, juste une petite éraflure! Cessez de gémir! Dit le juge.


L’air plaintif, Larmes de douleur alla rejoindre ses consœurs dans l’assistance.


- Bon, Monsieur Gros, ce sont là vos seuls témoins? Ils ne sont pas très crédibles.


- Moi, votre honneur, j’ai quelque chose à ajouter.


Du fond de la salle, un membre de la famille se leva sans attendre qu’on l’invite en avant.


- Quand je me présente, on ne me croit pas ou on se moque de moi!


- Madame? Veuillez-vous identifier! Dit la juge.


- Je suis Larmes de crocodile, clama-t-elle, émue de participer à l’événement.


Les deux juges se regardèrent et spontanément pouffèrent de rire, créant une immense vague de mécontentement.


L’air boudeur, Larmes de crocodile se rassit, frustrée de la tournure de l’événement.


Cœur gros était bouche bée. Les yeux humides, probablement par son amie Larmes de colère tout près de lui, il constata que l’heure était grave et prit son courage à deux mains pour dévoiler le cœur de sa défense.


- Madame, monsieur les juges, nous, les membres de la famille des pleurs, avons un rôle très important à jouer dans la vie.


- Ah bon! Dites-nous! En quoi consiste votre rôle? Dit le juge, un peu sceptique.


- Nous entraînons les émotions fortes, qui s’emparent de nous, vers la sortie, nous éliminons le stress qui déborde, mais surtout, nous soulageons! Parce qu’après avoir pleuré, on est plus calme et on se sent mieux! Croyez-vous qu’en bloquant la sortie, les émotions vont disparaître comme par magie? Avez-vous remarqué la réaction des témoins?


- En effet, dit la juge, aucun témoin n’avait l’air soulagé. Mais Monsieur Gros, c’est très malaisant de voir pleurer. Comment faire autrement?


- Sans vouloir vous offenser, Votre honneur, c’est très simple!


Il laissa écouler quelques secondes pour capter toute leur attention :


- Acceptez-nous, soyez accueillants!


- C’est tout? Dit le juge, un peu surpris.


- Oui, c’est tout. Nous pourrons ensuite jouer notre rôle… sans peine!


Les deux juges se regardèrent et spontanément s’échangèrent un sourire complice, créant une immense vague d’espoir.


- Très bien! Nous allons tout recommencer depuis le début, proposa la juge.


Elle empoigna son marteau et frappa un seul coup sur le bloc de bois. Tac!


- Je déclare la Cour ouverte. Monsieur Gros, soyez le bienvenu dans cette Cour. Prenez votre temps! Dites-nous ce qui ne va pas!


Cœur gros éclata aussitôt avec Petits et Gros sanglots à ses côtés, sous l’œil attentif des deux magistrats, sans rien pour le déranger.


Au bout d’un moment, Larmes de joie s’avança vers lui et l’entoura de ses bras. Alors, ce qui devait arriver, arriva! Cœur gros rapetissa et devint tout léger.


Depuis ce jour, la famille des pleurs est libre de s’exprimer en toutes circonstances, sans retenue ni dénigrement. Et vous savez quoi? Le monde entier s’en porte mieux, ceux qui pleurent et aussi ceux qui consolent.



 

Liberté d'expression pour les pleurs! / une nouvelle de Line Marquis. 2023. Tous droits réservés.

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